jeudi 1 juillet 2010

Pirates de tous les pays, l'âge d'or de la piraterie atlantique (1716-1726)


Spécialiste incontesté de la piraterie et du monde de la mer, Marcus Rediker est l’auteur de l’Hydre aux mille têtes- L’histoire cachée de l’Atlantique révolutionnaire- et the slave ship. Sa thèse sortira en France sous le nom les forçats de la mer.

p.21 :

Les pirates ont apporté des solutions concrètes à toutes les questions pratiques de leur époque.

Le problème de la concentration des pouvoirs ?

Élire des dirigeants, limiter leur autorité, et les rendre responsables devant la collectivité, par tous les moyens nécessaires.

Le problème de la hiérarchie ?

Redéfinir la division du travail et donner à tous la même part des ressources.

Le problème du salaire ?

L’abolir et transformer chacun en partenaire partageant les risques.

Le problème de la mauvaise santé ?

Créer un état minimum de sécurité sociale à bord du navire.

Le problème de la pauvreté ?

S’emparer des biens des riches et les répartir de façon équitable.

Ces réponses, et la résistance à une économie capitaliste déjà globalisée, illustrent les raisons majeures pour lesquelles ces forbans nous intéressent toujours.[…] le chant « Nous sommes tous des pirates ! » retentirait bientôt à travers le monde entier, lors des mobilisations et des luttes pour la justice sociale.

Les pirates ont eu le courage d’essayer de vivre différemment et de créer un mode de vie alternatif alors qu’ils se trouvaient confrontés à des conditions d’oppression extrêmes.

Ils s’opposaient à l’autorité et à l’État. Égalitaires, collectivistes et démocratiques, ces « scélérats » de toutes les nations méritent que l’on se souvienne de leur histoire, en France comme partout ailleurs.

p.20 :

Libertalia était une république à l’époque de la monarchie, une démocratie à l’époque du despotisme […] un lieu de liberté à une époque d’esclavage. Misson note : »Le commerce des êtres de notre propre espèce ne peut pas être acceptable aux yeux de la justice divine. Parce qu’aucun homme n’a de droit sur la liberté d’un autre. Les marins se considéraient souvent comme des esclaves et Misson « n’a pas arraché de son cou l’insupportable joug de l’esclavage, et affirmé sa propre liberté pour asservir d’autres êtres humains. » C’est pour ces raisons que les pirates libéraient les Africains se trouvant sur les bateaux d’esclaves qu’ils capturaient et qu’ils les incorporaient au sein de leurs équipages hétérogènes.

p.33 :

Les pirates ne se considèrent pas comme « de vulgaires voleurs », mais comme des hommes sans patrie. En cousant leur drapeau noir, le symbole antinationale d’un gang de prolétaires hors la loi, ils déclarent la guerre au monde entier.

p.39 :

Les forbans tiennent des discours de révolte, criant que « la vie de pirate est la seule digne d’un homme d’esprit ».

p.60 :

Les marins « inventeront » la grève lors d’un conflit salarial à Londres, en 1768, passant de bateau en bateau, abaissant et sabrant les voiles, afin d’imposer leurs revendications aux marchands.

La pénurie de boisson et de nourriture est chronique, de même que l’exaspérant système de hiérarchie et de privilèges. Le marin est conscient de l’importance de l’égalité : une juste distribution des risques augmente les chances de survie de tous. Séparé des êtres aimés et du reste de la société pendant de longues périodes, il développe une culture du travail distincte, avec son propre langage, ses chansons, ses rituels, ainsi qu’un sens particulier de la fraternité.

Ses valeurs cardinales, qui reposent sur le collectivisme, l’anti-autoritarisme, l’égalitarisme, sont résumées dans la phrase fréquemment prononcée par les navigateurs rebelles : « They were one and all resolved to stand by one another » ( Ils ne faisaient qu’un et étaient tous résolus à compter les uns sur les autres). Toutes ces qualités culturelles sont le fruit de l’expérience du travail et toutes agissent à la fois sur la décision de devenir pirate et sur la façon de se comporter par la suite.

p.191 :

Le courage est habituellement perçu comme une valeur masculine, mais Read et Bonny prouvent le contraire. Lorsqu’un prisonnier l’interroge à propos de la perspective d’une mort atroce sur l’échafaud, Mary Read insiste avec malice sur le fait que des « hommes de courage », comme elle, ne la craignent pas. Elle met en accusation les scélérats qui se trouvent à terre et utilisent la loi comme instruments d’oppression. Ce faisant, elle évoque indirectement les relations de propriété, les enclosures, qui se mettent en place dans son Angleterre natale. Read considère le courage comme une ressource, une aptitude qui offre aux pauvres un peu de protection dans un marché du travail immoral. La même idée est exprimée plus clairement par le chef pirate Charles Bellamy, qui sermonne un capitaine de cette façon : « Maudit sois-tu, tu n’es qu’un lâche, come le sont tous ceux qui acceptent d’être gouvernés par les lois que des hommes riches ont rédigées afin d’assurer leur propre sécurité. Ils nous font passer pour des bandits, ces scélérats, alors qu’il n’y a qu’une différence entre eux et nous, ils volent les pauvres sous couvert de la loi tandis que nous pillons les riches sous la protection de notre seul courage. »

Le courage est ainsi conçu comme l’antithèse de la loi. Le dédain absolu pour l’autorité de l’État est évident chez Bonny et Read, leurs situations maritales et familiales le démontrent. Les deux femmes se sont engagées dans ce que John Gillis a appelé « la pratique prolétaire de se marier et divorcer soi-même ». Read a épousé librement son mari. Bonny, qui se voit offrir des perspectives de vie aisée, y renonce rapidement, épouse un marin pauvre, et s’embarque vers un lieu connu pour être « un réceptacle et un abri pour les pirates et les vauriens ». la pratique du mariage destinée à préserver la propriété des classes moyennes et supérieures ne l’intéresse pas. […]

En choisissant la vie de pirate, qui est une pratique de classe et de liberté, Bonny et Read défient l’autorité. Elles prennent part à la courageuse expérience d’une vie hors d’atteinte des pouvoirs traditionnels de la famille, de l’État et du capital.

p.243 :

Les pirates choisissent une existence vécue intensément, même si elle dure peu de temps. Ils construisent un monde meilleur que celui des navires marchands et militaires. Ils transforment la discipline brutale en un mode de fonctionnement plus souple et libertaire. Ils inversent les réalités des rations chroniquement maigres en de tumultueux et fréquents festins. Leur sélection démocratique des officiers contraste par sa force et son éloquence avec l’organisation quasi dictatoriale du commandement dans le service marchand et dans la Royal Navy. S’appuyant sur ls valeurs collectivistes, antiautoritaires et égalitaires des classes et des ponts inférieurs, les pirates réalisent avec leur ordre social, des tendances qui ont été dialectiquement créées, et à leur tour éliminées, dans le cadre normal du travail et de la vie en mer. Ces signes de vie sont apparus à l’ombre de la mort, parce que si les dangers de la vie ordinaire du marin sont extrêmes, ceux qui environnent le pirate, lors des batailles, en prison ou sur l’échafaud, jaillissent encore plus violemment. Ils regardent cette sinistre réalité droit dans les yeux et ils éclatent de rire.

p.270 :

Selon Johnson, les pirates ne sont pas des brutes ou des animaux, mais plutôt des « héros maritimes, le fléau des tyrans t de l’avarice, des braves gars revendiquant la liberté. »[…] des récits romantiques sur Henry Avery, « le Robin Hood des mers », circulent au sein du peuple […] dans l’esprit populaire, le pirate est considéré comme l’homme le plus libre de l’humanité.

p.274 : Nous aimons les pirates parce qu’ils sont rebelles, parce qu’ils lancent un défi aux conventions de classe, de race, de genre et de nation. Ils sont pauvres, mais ils expriment des idéaux élevés. Exploités et souvent trompés par des capitaines marchands, ils abolissent le salariat, établissent une discipline différente, pratiquent leur propre type de démocratie et d’égalité. Ils fournissent un modèle alternatif de conduite du bateau de haute mer. Les pirates s’opposent à l’élite et aux puissants de leur époque. Par leurs actions, ils deviennent des « scélérats » de toutes les nations. Ils savourent leur rôle, même si cette « vie courte et joyeuse » contient une contradiction cruelle. Plus les pirates construisent et profitent de leur existence autonome, plus les autorités sont déterminés à les détruire.

Ces hors-la-loi ont mené des existences courageuses et rebelles. Aussi longtemps qu’il faudra résister aux puissants et à l’oppression, nous devrons nous souvenir d’eux.

-Marcus Rediker


1 commentaires:

Greg a dit…

Merci d'aider à faire connaître Marcus Rediker dont le livre Pirates de tous les pays m'a moi aussi beaucoup marqué :)