
L’auteur de ce livre n’est ni journaliste ni sociologue : au début des années 1980, il participe à la première vague de révolte des banlieues. Il assiste, impuissant, à sa défaite et à la mise en place d’un véritable apartheid social.
P.72 :
« la société civile bourgeoise » n’est pas civilisée : fondée sur la concurrence et l’exclusion, elle ne tient sa cohérence que de l’État policier.
p.73 :
« Ma liberté s’arrête là où commence celle d’autrui » est la formule qui résume le mieux cette idéologie de petits propriétaires- cette même idéologie qui s’incarne à présent dans l’habitat pavillonnaire ! Deux siècles d’hégémonie politique et culturelle bourgeoise ont abouti à la disparition de toute forme de communauté pouvant définir une appartenance en dehors de la sphère de l’État.
p.75 :
L’État se fonde par la guerre, et celle-ci, sous la forme moderne des mobilisations massives, a toujours constitué une formidable machine à discipliner – ce dont rend bien compte le leitmotiv de tous les vieux cons : « ces jeunes, il leur faudrait une bonne guerre. » Quand les corps et les âmes sont suffisamment disciplinés, l’ennemi vient de l’intérieur : c’est l’insécurité, identifiée aux jeunes, puis aux immigrés et à leur descendance.
p.99 :
La gauche en France n’est que l’héritière d’un siècle de lâchetés, de mensonges et de trahisons. La gauche a cassé l’espoir en 1968, en faisant retourner dix millions de grévistes sauvages au chagrin, anéantissant l’espoir de tout changement radical. La gauche n’est pas la solution au problème, elle fait partie du problème. Parce que, faute d’avoir jamais été révolutionnaire, elle n’a même plus les moyens d’être réformiste. Elle se contente d’agiter des épouvantails pour mobiliser ses troupes. Faire barrage au FN devint ainsi, dès les brillantes années du mitterandisme, l’ultime argument. Une fois les candidats de gauche élus, les critiquer aurait fait le jeu de la droite, voire de l’extrême droite…ce petit chantage se reproduisant indéfiniment, toute velléité de contestation se trouvait court-circuitée au nom du « péril fasciste ».
p.100 :
En réalité, l’extrême droite n’a jamais eu en France vocation à prendre le pouvoir. Chaque fois qu’elle a eu l’occasion de le faire, elle s’est déballonnée. Ce fut le cas du général Boulanger en 1889, renonçant au dernier moment à marcher sur l’Assemblée nationale alors que ses partisans tenaient la rue. Ce fut de nouveau le cas en février 1934, où le leader des Croix-de-Feu, le colonel de La Rocque refusa d’investir l’Assemblée, les leaders de l’Action française brillant quant à eux par leur absence dans la rue pourtant investie par leurs militants. Et même le putsch d’Alger, en 1961, parce que le gros de l’armée, restée fidèle à la figure tutélaire du général De Gaulle, refusa de s’y engager.
La raison pour laquelle l’extrême droite n’a jamais eu ses chances en France est simple : partout en Europe, les régimes autoritaires sont arrivés au pouvoir là où l’État-nation tardait à s’affirmer. Il s’agissait de réactiver violemment le processus, interrompu ou ralenti, de constitution de l’État-nation : pour l’Allemagne, par la défaite de 1918 et la crise des années 1920 ; pour l’Italie, par le sentiment d’avoir été frustré des fruits de la victoire de 1918 et par la menace insurrectionnelle de 1919-1920 ; pour l’Espagne, par l’agitation sociale et l’autonomie basque et catalane. Or, en France, la tradition ininterrompue de centralisation politique, et la force de l’idéologie nationale, notamment activée par le colonialisme, a permis la constitution d’un appareil d’État puissant, relayé au sein de la société civile par un système disciplinaire omniprésent. La seule fois que ce dispositif a vacillé, et que l’extrême droite put accéder au pouvoir, ce fut sous la forme du fantomatique régime de Vichy : par la grâce de l’invasion allemande, qui avait provoqué l’effondrement de la IIIème République, et non par le résultat d’une stratégie mûrement réfléchie de prise de pouvoir. Le maréchal Pétain s’étant contenté d’accepter un pouvoir dont une Assemblée nationale aux abois cherchait à se débarrasser à tout prix.
Tout cela pour dire que le FN a joué un rôle très simple : quand le doigt montre la lune, l’idiot regarde le doigt. Et l’idiotie politique est la chose au monde la mieux partagée en France. En d’autres termes, la France a évité le fascisme non parce qu’elle serait le pays de la liberté mais parce qu’elle est le pays de l’autorité.
p.119 :
Si la religion tend à prendre de plus e plus de place dans ces zone de relégation que sont les cités de banlieue, elle y arrive en concurrence avec un autre moyen d’évasion spirituelle, à savoir la drogue- les drogues. Si la journée du croyant est rythmée par les prières, celle du consommateur de dope l’est par la fréquence de ses prises. Dans les deux cas, il s’agit pour l’individu de remplir le vide d’une existence où il se voit privé de tout moyen de vivre. La différence est que la religion propose à l’individu isolé d’intégrer une communauté, la drogue le cloître dans son isolement. Si la religion cultive l’humilité et le fatalisme, la drogue cultive le narcissisme et la solitude. C’est dire que la toxicomanie est, à bien des égards, plus conforme à l’essence de la société civile bourgeoise. D’autant plus que, comme diraient les économistes, ça crée des emplois !
La grossière calomnie contre les révoltés de l’automne 2005, présentés comme des dealers organisés défendant leur territoire, était peu crédible, mais elle fonctionnait auprès du téléspectateur-électeur moyen. Elle faisait fi de la différence entre les réseaux organisés qui contrôlent les allées et venues de toute une cité et recourent à la division du travail, et le petit dealer occasionnel qui vend à son compte auprès de quelques connaissances- et que l’on trouve aussi bien chez les enfants d’immigrés que chez les rejetons de la classe moyenne. Les premiers ont besoin de tranquillité, et n’ont nulle envie que des escadrons de CRS fassent fuir les clients ; pour les seconds, le deal n’est qu’un boulot précaire parmi tant d’autres…
p.122 :
« S’il y a aujourd’hui en France une paix sociale relative, c’est grâce au cannabis, déclare un flic anonyme. Sans ça, les banlieues auraient explosé bien avant et avec encore plus de violence. Ce sont d’ailleurs les gros dealers et les religieux qui ont ramené le calme. »

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