
Francis Dupuis-Déri est professeur de science politique à l’Université du Québec à Montréal.
« Ces radicaux sont en quelque sorte les veilleurs qui guettent l’arrivée d’un nouveau monde mais qui, en attendant, jouent des coudes dans le monde actuel pour dégager plus d’espace de liberté, d’égalité et de justice. Cagoulés, vêtus de noir et s’attaquant aux symboles du capitalisme et de l’État, les Black Blocs ont été épinglés dans les médias comme de simples « casseurs » sans véritable motivation politique, voire des « terroristes ». Cette critique cache une réalité complexe, intéressante pour qui ose l’effort de mieux comprendre l’origine de ce phénomène, sa dynamique, son éthique, et ses objectifs politiques.
Franics Duipuis-Déri dresse le panorama le plus complet du phénomène de la tactique des Black Blocs dans le monde et la situe dans la tradition anarchiste de l’action directe. »
Ce livre donne enfin, la paroles aux Black Blocs eux-mêmes.
p.90 :
La CLAC (Convergence des luttes anticapitalistes) tient à rappeler que ce qui peut être perçu comme « violent » en Occident (renverser une clôture, briser une vitrine, lancer un cailloux vers un policier) peut sembler tout à fait banal d’un point de vue des mouvements de résistance et de contestation des pays dits du tiers-monde, où les conflits politiques et économiques sont beaucoup plus polarisés, où les contestataires se mobilisent souvent au péril de leur vie et où le recours à des armes comme des machettes et même des fusils est parfois considéré comme nécessaire pour éviter d’être massacré par les policiers, les soldats ou les paramilitaires.
p.104 :
Selon l’anthropologue anarchiste David Graeber, même les actions les plus musclées des Black Blocs relèvent plutôt du spectaculaire que de la violence réelle. La sociologue Amory Starr note, dans la même veine :
La part la plus importante de la violence qui survient lors de manifestations est perpétrée par la police. L’arsenal utilisé par la police antiémeute comprend des matraques, des armes chimiques, des armes électriques, des projectiles, des canons à eau, et des grenades assourdissantes.
Graeber prétend de plus que c’est la si faible amplitude d’une violence qui ne tue personne qui perturbe les élites, car les « gouvernements ne savent simplement pas comment réagir face à un mouvement ouvertement révolutionnaire qui refuse de tomber dans les attitudes convenues de la résistance armée». Entre le policier bardé d’un lourd armement et l’anarchiste coiffé d’une simple tuque et masqué d’un bien mince foulard noir, lequel, en effet, a l’air le plus violent ? Un activiste remarque d’ailleurs, sur un ton interloqué :
Mais allons : un caillou contre un hélicoptère, un bâton contre un véhicule blindé, et ils nous traitent de violents ? En toute hônneteté, c’est incomparable : ils sont les vrais bouchers, ils sont ceux dont les mains sont couvertes de sang…
p.110 :
Selon Donatella della Porta et Sidney Tarrow, deux analystes des mouvements sociaux qui ont mené avec leurs assistants quelque 800 entretiens en marge du sommet du G8 à Gênes, seulement 41% des manifestants disaient condamner toute forme violence. Dans le cadre des manifestations contre le sommet du G8 à Évian, en juin 2003, 16,7% des manifestants interviewés affirmaient que les dommages à la propriété peuvent être « efficaces », 40% croyaient que la résistance physique à la police peut être « efficace » et de plus de 66% répondaient avoir déjà résisté physiquement à la police ou être prêts à la faire. Pour sa part, un manifestant présent à Washington, en avril 2000 lors des manifestations contre le FMI et la Banque Mondial dira des Black Blocs :
Ils ont agi comme leurre pour attirer la police et la détourner des manifestants pacifiques. En fait, je les ai vus se positionner entre une ligne de manifestants et les policiers qui s’approchaient. J’ai été vraiment impressionné par cela. C’est grâce aux Black Blocs si je n’ai pas été aspergé de poivre de Cayenne.
[…]Les Black Blocs ne sont pas des anarchistes violents mal organisés. Ils ont défendu la foule toute la fin de semaine en renvoyant leurs bombes lacrymogènes aux policiers, en sortant de l’action les manifestants qui suffoquaient et en démantelant des bouts de clôture. On devrait leur rendre hommage.
Une femme vivant à Boston et qui a participé à plusieurs manifestations, mais sans jamais avoir recours à la force, précise ainsi :
Je considère que le respect de la diversité des tactiques est essentiel. Chacun doit faire ce qu’il sent juste […] Je suis tout à fait consciente de n pas avoir toutes les réponses au sujet du débat violence/non violence et je ne vais pas empêcher des gens de faire ce qu’ils veulent faire : je ne veux pas avoir ce genre de pouvoir.
Le principe du respect de la diversité des tactiques évoque donc la maxime de George Orwell, selon laquelle « ce n’est pas entre violence et non-violence que passe la grande différence, mais entre avoir ou ne pas avoir le goût du pouvoir. »
p.115 :
Bien sûr, il est possible de considérer que l’idéologie anarchiste n’est pas séduisante et de lui préférer le libéralisme, ou encore de préférer l’action politique non violente à l’action violente. Il est également possible d’être en désaccord avec les analyses et les motivations politiques et celles et ceux qui participent aux Black Blocs exprimées et diffusées sur internet, dans des fanzines et des revues anarchistes ou résumées en un seul graffiti barbouillé sur un mur : « Le capitalisme ne peut être réformé », « Police partout justice nulle part », « Peace love and petrol bombs », « smash false dreamland », »squat the world ». Mais cela ne doit pas être une excuse pour refuser de comprendre les idées et la logique de celles et ceux qui participent aux Black Blocs. Dire que ce sont simplement de jeunes apolitiques et irrationnels relève au mieux de la paresse intellectuelle, au pire du mensonge.
p.117 :
Celles et ceux qui participent à la tactique des Black Blocs attribuent néanmoins généralement un sens politique clair à leurs actions directes. Cette technique permet, si recours à la force il y a, de montrer aux spectateurs que ni la propriété privée ni l’État, que représentent les policiers, ne sont sacrés, et de signifier aux plus défavorisés du système que l’ont est prêt sa solidarité envers eux. Même si elle n’est pas présentée avec la rigueur propre aux traités de philosophie sociale et politique, la logique qui fonde ce type d’action émerge de l’action elle-même et des discours justificateurs. Cette logique peut relever de l’émotion, de la politique, de l’économie ou de la stratégie, sans que ces quatre niveaux soient nécessairement déconnectés les uns des autres.
p.124 :
Étienne, qui a participé à des émeutes politiques en Europe :
« Il y a un truc qui me marque chaque fois dans les émeutes, c’est le côté gai de la casse. Les gens, t’as l’impression qu’ils font la fête. D’ailleurs ils sautent, ils dansent, c’est vachement exubérant, c’est jouissif ». David Gareber, « avoir participé au renversement du périmètre de sécurité (au sommet des Amériques à Québec) a certainement été une des expériences les plus enivrantes de ma vie. Des termes tels que « jubilatoires », « exaltant », « orgasmique », « dopant » reviennent de façon récurrente dans les entretiens réalisés par Clément Barette avec plusieurs émeutiers politiques français.
Ce sentiment de joie et de fête, que l’on retrouve aussi lors de la Révolution française ou au moment de la destruction du Mur de Berlin en 1989, s’enracine dans la politique et surgit dans un contexte social précis. Un groupe d’affinité du Black Bloc à Gênes précise de leur action directe n’est pas uniquement un « défouloir pour violents », puisque les cibles ne sont pas choisies au hasard.
[…] l’action directe procure une sorte de jouissance. Je m’explique : la vraie violence, c’est celle de l’oppression de l’État et du capitalisme. Cette oppression est d’ailleurs toujours visible : tous les jours, on passe devant un McDo qui nous rappelle qu’il y a de l’exploitation et certains se font harceler continuellement par les policiers, mais le rapport de force est alors à notre désavantage. Ces situations d’exploitation et d’oppression provoquent des frustrations qui nous poussent à chercher un exutoire, que l’on trouve dans la casse.
Pour Paul, un Français ayant participé à plusieurs émeutes politiques, l’affrontement collectif avec les policiers permet de prendre sa « revanche » :
La violence de l’État est quotidienne. Elle n’est pas aussi matérielle que la violence émeutière, mais elle est présente, diffuse, économique, sociale, institutionnelle, policière, et une majorité de gens l’intègre. L’émeute est un ras-le-bol, une première réponse.
Un jeune adulte qu’un quartier défavorisé de Montréal, qui y subit au quotidien le harcèlement des policiers explique : « Je viens de la banlieue et les flics font ce qu’ils veulent toute l’année et ça passe sous silence », dit-il, avant d’ajouter que « frapper un flic, ce n’est pas de la violence, c’est de la vengeance ». Ces confessions, très dures, révèlent les perceptions d’un monde d’injustice et le besoin de réparation de la part des victimes habituelles de la brutalité policière en particulier, ou du système en général. L’émotion est donc ici u cœur de l’action mais elle n’est ressentie qu’en raison d’un contexte économique et politique en particulier, ainsi, comme le souligne Maxim Fortin, qui a signé une étude sur les actions du mouvement anticapitaliste lors du sommet des Amériques à Québec :
Des raisons évidentes poussent les jeunes des quartiers pauvres et des ghettos à faire preuve d’enthousiasme à l’égard des méthodes utilisées par les Black Blocs :
1) Elles leur permettent d’exprimer physiquement leur colère, que ce soit à l’endroit du « système », de la police, des riches, etc.
2) Elles réduisent la possibilité d’être arrêté même si les sanctions vont être sévères pour ceux et celles qui le seront
3) Elles leur permettent de s’emparer de certaines marchandises qu’ils n’ont pas souvent les moyens de se payer
4) Elles leur permettent de prendre part à a contestation sans avoir à s’impliquer dans des réseaux militants souvent exogènes à leurs réseaux sociaux et dominés par des activistes « blancs de classe moyenne fortement scolarisés » et ayant souvent les moyens de consacrer du temps au militantisme plus formel d’organisation.
p.131 :
Pourquoi mener des actions directes contre un tel système ?
Des raisons ? Il y en a des millions. Le capitalisme ne produit que des raisons de se révolter contre lui. Toute production capitaliste crée des douleurs, mes propres plaisirs dans ce système coûtent des souffrances à des gens. Ce monde te fait vomir, et les horreurs que l’on voit au quotidien justifient une réponse.
Ces propos s’inscrivent clairement dans l’analyse critique que l’anarchisme propose du capitalisme, dépeint comme un système fondamentalement illégitime puisqu’il repose sur le principe autoritaire et inégalitaire d’une division hiérarchique entre celles et ceux qui dirigent et organisent le travail et la production des biens et services et ceux et celles qui travaillent à les produire. […] Pour les anarchistes, le seul système économique légitime est celui qui a comme objet premier d’assurer à chacun la satisfaction de ses besoins fondamentaux et qui permet aux producteurs de participer directement aux décisions concernant l’organisation du travail, de la production et de la répartition des profits éventuels. « Le profit avant la vie » résumant en quelques mots le principe moteur du système capitaliste. […] Plutôt que de s’offusquer de la violence des Black Blocs et de leurs alliés, nombreux sont ceux qui soulignent l’implacable violence du système économique et politique actuel, et la disproportion entre la violence minime des uns et celle démesurée des autres.
p.135 :
Des participants au Black Bloc e Seattle déclarent :
La destruction de la propriété privée n’est pas une action violente à moins qu’elle ne détruise des vies ou provoque des souffrances. D’après cette définition, la propriété privée (particulièrement celle des entreprises multinationales privées) est en elle-même infiniment plus violente que n’importe quelle action menée contre elle.
[…] Lancer des frappes contre des cibles symboliques a un effet rédempteur, mais participe également d’une certaine propagande par le fait : détruire la marchandise ou la piller permet, premièrement, d’exprimer ouvertement sa critique radicale envers certaines compagnies en particulier ou le capitalisme et la société de consommation en général et, deuxièmement, de ternir l’aura sacrée qui entoure dans notre société les biens de consommation.
Une Québécoise ayant participé à plusieurs Black Blocs dira ainsi que « briser une vitre ou attaquer un camion de médias, c’est tenter de montrer que les biens matériels ne sont pas importants. » Plusieurs participants aux actions directes s’étonnent d’ailleurs que tant de gens s’enragent si facilement pour quelques vitres cassées, alors que « la propriété ne sent pas la douleur », comme le rappelle un graffiti peint sur un mur de Seattle, lors des manifestations du 30 novembre 1999. Mais au-delà du débat dans les médias alternatifs, le message de cette propagande par le fait reste généralement mal interprété par les médias de masse.
p.137 :
Le philosophe Suisse Nicolas Tavaglione affirme de plus que par leurs actions ciblant des biens privés ou publics, les Black Blocs forcent l’élite à dire ce qu’elles considèrent avoir le plus de valeur, les biens matériels ou la vie et la liberté humaines : « l’émeute nous met face à un choix de société vieux comme l’Europe : la liberté ou la sécurité. En posant cette équation, les Black Blocs sont les meilleurs philosophes politiques du moment. »
p.138 :
L’anarchisme considère l’État libéral, les politiciens et les policiers qui participent aux grands sommets économiques comme étant tout aussi illégitimes que le système économique capitaliste. Illégitime car l’État libéral et l’autorité des politiciens reposent sur l’illusion que la volonté politique du peuple peut être représentée, surtout s’il a le droit d’élire ses dirigeants. L’élection n’a pourtant rien de démocratique, puisqu’elle ne permet pas au peuple de gouverner, mais seulement de se choisir des maîtres qui gouverneront en son nom. Les anarchistes se reconnaîtraient alors dans les propos de Jean-Jacques Rousseau qui, discutant des élections en Angleterre dans Du contrat social, expliquait que « le peuple anglais pense être libre ; il se trompe fort, il ne l’est que durant l’élection des membres du parlement ; sitôt qu’ils sont élus, il est esclave, il n’est rien. Dans les courts moments de sa liberté, l’usage qu’il en fait mérite qu’il la perde ». Pour les anarchistes, un individu ou un groupe d’individus ne peut représenter la volonté et les intérêts d’un ensemble sans qu’il y ait une distorsion importante qui avantage le représentant plutôt que le représenté. Du simple fait qu’ils occupent une position d’autorité, les politiciens élus ont des intérêts personnels qui ne correspondent pas avec ceux de la population qu’ils prétendent représenter. De plus, l’expérience a démontré que les élites politiques sont souvent liées aux élites économiques et militaires, quand elles n’en font pas directement partie. La représentation de la souveraineté populaire est donc au mieux une fiction innocente, au pire un mensonge conscient qui vient justifier par un discours ésotérique le pouvoir d’une aristocratie élue qui se prétend démocratique.
Malgré son discours égalitaire, l’État libéral reste donc organisé de façon autoritaire et hiérarchisé.
p.140 :
« La violence c’est le coup de matraque, la contrainte du travail, la faim, la guerre…c’est ça la violence, et je ne cherche pas à l’exercer », dit Katy, présente à plusieurs émeutes politiques en Europe. « Je suis un pacifiste, un non-violent, c'est-à-dire que je rêve d’un monde sans violence », explique un participant aux Black Blocs de Québec avant d’ajouter :
Mais le monde dans lequel je vis actuellement est violent et non pacifiste, et je considère donc qu’il est légitime pour moi d’utiliser la force pour ne pas laisser le monopole de la violence à l’État et parce que la simple désobéissance civile pacifiste ne fait qu’établir un rapport de force de victime, puisque vous laissez les policiers vous charger, vous arrêter, vous ficher.
Il conclut de façon surprenante que si « l’État n’a pas le choix d’utiliser la violence, l’État ne nous laisse pas le choix d’utiliser nous aussi la violence contre lui. C’est l’État par ce qu’il a créé qui a créé le Black Bloc ».
p.172 :
« Tous ceux et celles que je connais et qui participaient à des Black Blocs sont des militants, souvent de longue date. Ils sont en quelque sorte désillusionnés, car ils sont arrivés à al conclusion que les moyens pacifistes sont trop limités et qu’ils font le jeu du pouvoir. Ils décident alors d’utiliser la violence pour ne plus être victimes. »
p.173 :
Un ouvrier présent à Seattle explique :
N’y aura-t-il donc personne pour prendre la défense des anarchistes ? […] Ces jeunes gens et jeunes filles ne seraient-ils pas plutôt nos camarades, et non es saboteurs de notre mouvement ? Ne faudrait-il pas, au contraire, remercier ces esprits révolutionnaires d’avoir voulu exprimer une juste colère et le refus d’un ordre social mondialisé, fondé sur l’avidité, la violence systémique et l’oppression d’une majorité ? […] En réaction à la brutalité policière, la non-violence, prônée par la plupart des organisations s’est avéré totalement inadéquate. […] Enfin, les manifestants n’étaient pas plus la propriété exclusive des pacifistes, écologistes, syndicats, associations religieuses que des anarchistes. Personne n’a le monopole de la rue, et pourtant, en tant qu’homme de couleur membre de la classe ouvrière, j considère que c’est un honneur pour moi d’avoir côtoyé, pendant ces journées grises de Seattle, ces jeunes et vaillants rebelles idéalistes qui avaient compris ce qui signifiait cette réunion des personnages officiels venus des quatre coins du monde pour définir, à ma place et à la vôtre, ce que sera notre avenir économique. Jeune, audacieuse, courageuse, pure et presque belle dans ses sinistres habits noirs, la jeunesse anarchiste a pris ces risques sans quémander l’aide ni la solidarité de quiconque d’entre nous (car, au contraire, tous la réprouvent.)
p.177 :
Je ne dis pas que le Bloc va mettre un terme aux problèmes du monde. Je suis convaincu, néanmoins, qu’il est utile et important de se confronter physiquement avec les autorités qui maintiennent physiquement un système pourri et de rappeler ainsi qu’une telle action peut être mené.
p.191 :
Les dirigeants politiques du mouvement réformiste sont presque incapables de respecter la diversité des tactiques en raison des objectifs multiples qu’ils poursuivent, dont le succès de leur carrière personnelle, politique et médiatique. L’égalité et la liberté qu’impliquerait le respect de la diversité des tactiques dans leurs manifestations viendraient miner –croient-ils- le pouvoir de l’organisation qu’ils dirigent et, conséquemment, le pouvoir personnel qu’ils y exercent. Pourquoi ? Précisément parce qu’ils sont réformistes et veulent être reconnus par l’État comme des interlocuteurs respectables. Les porte-paroles des organisations réformistes condamnent donc systématiquement les « jeunes casseurs », car ils pensent que c’est l’un des moyens les plus sûrs d’être perçus par l’État et par les médias comme des interlocuteurs digne d’intérêt.
p.198 :
Reste néanmoins cette idée que tout irait mieux si l’ensemble des manifestants agissaient de façon « contrôlée », comme l’exprimait clairement Christophe Aguiton, d’ATTAC, pour qui « si on pouvait tout contrôler, ce serait mieux ». Susan George déclare pour sa part qu’il faut « imposer totalement la non-violence dans nos rangs » pour obtenir un « militantisme discipliné ». Pour celles et ceux qui se présentent comme les dirigeants de ce mouvement, l’enjeu est bien de contrôler la base, quitte même à jouer le rôle d’auxiliaire de police, d’où les services d’ordre des institutions militantes à Seattle, Québec et ailleurs. Dans cet esprit d’un contrôle militant associé à celui de la police officielle, Lori Wallach, lobbyiste américaine et directrice de Global Trade Watch explique en entretien que la veille des actions directes du 30 novembre à Seattle, des « anarchistes » ont voulu fracasser des vitrines lors d’un évènement où José Bové distribuait du roquefort devant un McDo :
Nous avions avec nous des travailleurs de l’acier et des dockers au gabarit impressionnant, trois à quatre fois plus larges que les jeunes. Nous leur avons demandé de s’emparer d’un anarchiste que nous avons emmené aux policiers, un syndiqué des « teamsters » l’encadrant de chaque côté. Nous avons dit aux policiers que ce garçon venait de briser une vitre et qu’il n’était pas avec nous. « Nous détestons l’OMC, tout comme lui, mais nous ne brisons pas des choses. Arrêtez-le, s’il vous plaît. »
p.214 :
Nécrologie : ce sont des policiers qui ont tué des manifestants, et pas l’inverse. À Göteborg, les policiers ont tiré à balles réelles et ont blessé gravement plusieurs manifestants ; à Gênes, Carlo Giuliani (qui n’était pas vêtu de noir) brandissait un extincteur vers un véhicule de police, ce qui lui a valu d’être abattu par un policier de deux balles dans la tête à bout portant. La Jeep des policiers a ensuite roulé par deux fois sur le corps inerte. Ironiquement, le lendemain, les chefs d’États du G8 prenaient ka parole pour dénoncer la « violence aveugle » des manifestants… ; et les réformistes non violents, si prompt généralement à se démarquer des « casseurs », s’appropriaient sans malaise apparent la mémoire de Carlo et l’intronisaient martyr de la cause commune.
Peu de temps avant 3 étudiants avaient été tués par les policiers alors qu’ils manifestaient contre la Banque mondiale en PapouasieNouvelle-Guinée. […] Les personnes blessées ou arrêtés par des policiers ou des militaires se comptent par centaines et que plus de 10 manifestants ont été tués en 2000, 76 en 2001 et 10 en 2002 dans les pays dit en voie de développement. […] Les journalistes en Occident ignorent tout de ces massacres, ce qui leur permet de présenter à l’unisson l’assassinat de Carlo Giuliani comme « la mort du premier manifestant antimondialisation de l’histoire » (France 2, 21 juillet 2001.
p.227 :
Dans la rue, le bataillon des Blacks Blocs et celui des citoyens en uniforme payés par l’État incarnent deux visions du monde, deux conceptions de l’être humain qui s’opposent une fois de plus dans un face à face brutal : à l’extrême gauche, des individus égaux et libres, à l’extrême droite, des individus obéissants et inégaux. Mais le discours public actuel brouille la pensée et travestit la réalité, au point où plusieurs associent les manifestants à la folie et au chaos et les policiers à la liberté et à l’égalité. Et les spectateurs, que ce discours aura si bien su tromper et rendre craintif, applaudissent de savoir que les partisans de l’autorité et de la hiérarchie, de l’ordre et de la loi, restent encore et toujours maîtres des lieux une fois les contestataires dispersés avec violence.

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