dimanche 9 janvier 2011

Pour une anthropologie anarchiste, David Graeber (2006)

L’anarchisme, en tant que philosophie politique, est en plein essor. De fondement de l’organisation dans le mouvement altermondialiste qu’ils étaient, les principes anarchistes traditionnels –autonomie, association volontaire, autogestion, entraide, démocratie directe- en sont venus à jouer ce rôle dans des mouvements radicaux de toute sortes dans le monde entier.
Et pourtant cela n’a eu presque aucun écho dans le milieu universitaire. Les anarchistes interrogent souvent les anthropologues sur leurs idées quant aux diverses façons d’organiser la société sur des bases plus égalitaires, moins aliénantes. Les anthropologues n’ont que pour seul réponse leur silence leur silence. Et s’il en était autrement ?


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Je fais cette proposition à contrecoeur mais les efforts incessants pour « naturaliser » le capitalisme en le réduisant à une question de calcul commercial (ce qui permet de prétendre qu’il est aussi ancien que Sumer), la rendent impérative. Nous avons besoin, à tout le moins, d’une théorie adéquate de l’histoire du travail salarié et des autres relations apparentées. C’est, après tout, dans le travail salarié, et non en achetant et en vendant, que la plupart des humains gaspillent aujourd’hui la majeure partie de leurs journées, et c’est ce qui les rend malheureux. (par conséquent les Industrial Workers of the World (IWW) ne disaient pas qu’ils étaient « anti-capitalistes » bien qu’ils l’eussent été ; ils allaient droit au but et disaient être « contre le système du salariat ».) Les premiers contrats de travail salarié que nous possédons semblent concerner la location d’esclaves. Et si notre modèle du capitalisme partait de là ? Si des anthropologues comme Jonathan Friedman avancent que les formes anciennes d’esclavages étaient simplement une version plus ancienne du capitalisme, on pourrait tout aussi bien avancer- à vrai dire beaucoup pus facilement- que le capitalisme moderne est juste une nouvelle version de l’esclavage. Plutôt que d’être vendu ou loué par d’autres, on se loue soi-même. Mais c’est essentiellement la même sorte d’arrangement.
p.114 :
En fait la menace de cet homme armé d’un bâton est omniprésente dans notre monde ; la plupart d’entre nous ont renoncé à l’idée même de franchir les innombrables lignes et barrières qu’il crée, seulement afin de ne pas avoir à se rappeler son existence. Si vous voyez une femme affamée qui se tient à quelques mètres d’une énorme pile de nourriture – un fait quotidien pour la plupart d’entre nous qui vivons en ville-, il y a une raison à laquelle vous ne pouvez tout simplement pas en prendre un peu et lui en donner. Un homme avec un gros bâton viendrait et vous frapperait probablement. Les anarchistes, par contraste, ont toujours pris plaisir à rappeler sa présence. Les résidants de la communauté de squatters de Christiana, au Danemark, par exemple, ont un rituel pendant la période des Fêtes : ils s’habillent en père Noël, prennent des jouets dans les grands magasins et les distribuent aux enfants dans la rue, en partie juste pour que tout le monde puisse savourer l’image de policiers frappant le père Noël et arrachant des jouets à des enfants en pleurs.


p.115 :
Un moyen infaillible de simplifier les arrangements sociaux, d’ignorer le jeu incroyablement complexe des perspectives, des passions, des intuitions, des désirs et de la compréhension mutuelle dont est faite la vie humaine, est d’établir une règle et de menacer de s’attaquer à quiconque y contrevient. C’st pourquoi la violence a toujours été le recours préféré des personnes stupides : c’est la forme de stupidité à laquelle il est presque impossible de fournir une réponse intelligente. C’est bien sûr le fondement de l’État.

p.120 :
Les relations sociales anarchistes et les formes d’actions non aliénées sont partout autour de nous. Cela est d’autant plus essentiel que cela montre que l’anarchisme est déjà, et a toujours été, un des principaux fondements de l’interaction humaine. Nous nous auto-organisons et nous pratiquons l’entraide mutuelle tout le temps. Nous l’avons toujours fait.

p.124 :
Pendant les manifestations qui ont précédé le Forum économique mondial, une brochette d’hommes d’affaires important, d’attachés de presse de grandes entreprises et de politiciens, tout en développant des réseaux de relations et en buvant des cocktails au Waldorf Astoria, prétendaient de discuter des moyens de réduire la pauvreté mondiale. J’ai été invité à participer à un débat à la radio avec un de leurs représentants. La tâche a finalement échu à un autre militant mais je me suis rendu assez loin pour préparer un programme en trois points qui, je pense, aurait bien résolu le problème :
- l’annulation immédiate de la dette internationale (une amnistie pour les dettes personnelles n’est peut être pas une mauvaise idée non plus, mais c’est une autre question) ;
- l’annulation immédiate de tous les brevets et autres droits de propriété intellectuelle liés aux technologies de plus d’un an ;
- L’élimination de toutes les restrictions à la liberté de déplacement ou de choix de résidence dans le monde.
Le reste se règlerait tout seul ou presque. Aussitôt qu’il ne serait plus interdit à l’habitant moyen de Tanzanie ou du Laos de s’installer à Minneapolis ou à Rotterdam, les gouvernements de tous les pays riches et puissants dans le monde décideraient certainement que rien n’est plus important que de trouver un moyen de s’assurer que les personnes en Tanzanie et au Laos préfèrent y rester. Pensez-vous vraiment qu’ils ne trouveraient pas une solution ?
L’important c’est que en dépit de ce que veut une rhétorique interminable au sujet de « questions complexe subtiles et insolubles » » (justifiant des décennies de recherches coûteuses par les riches et leurs laquais bien rémunérés), le programme anarchiste résoudrait probablement la plupart de celles-ci en 5 ou 6 ans. Mais, direz-vous, ces demandes sont complètement irréalistes ! C’est vrai. Mais pourquoi l sont-elles ? Principalement parce que ces hommes riches réunis au Waldorf ne les toléreraient jamais. C’est pourquoi nous disons que ce sont eux le problème.

p.126 :
La lutte contre le travail
Pour les anarchistes, la lutte contre le travail a toujours été centrale, comprise non comme la lutte pour de meilleurs salaires ou de meilleures conditions de travail, mais comme l’élimination totale du travail en tant que relation de domination. D’où le slogan des Industrial Workers of the World (IWW) « contre le système salarial ». C’est un objectif à long terme, bien sûr. À plus court terme, ce qui ne peut être éliminé peut être limité. Au tournant du siècle dernier les Wobblies et les anarchistes ont joué un rôle central dans l’obtention de la semaine de cinq jours et de la journée de huit heures.
Ces dernières années, les gouvernements sociaux-démocrates en Europe de l’Ouest ont réduit à nouveau la semaine de travail, pour la première fois en près d’un siècle. Les changements introduits sont insignifiants (de 40 à 35 heures par semaine), mais aux Etats-Unis il n’en est même pas question. On y discute plutôt d’éliminer la rémunération à taux et demi pour le temps supplémentaire, en dépit du fait que les Américains travaillent aujourd’hui un plus grand nombre d’heures que n’importe quelle autre population dans le monde, y compris au Japon. Les Wobblies sont donc réapparus avec ce qui, déjà dans les années 1920, devait être la prochaine étape de leur programme : la semaine de 16 heures (« la semaine de 4 jours, la journée de 4 heures »).
Encore une fois, cela semble à première vue irréaliste, et même insensé. Mais quelqu’un a-t-il réalisé une étude de faisabilité ? Après tout, il a été démontré qu’un nombre important des heures travaillées aux Etats-Unis ne son nécessaires, en fait, que pour remédier aux problèmes engendrés par le fait que les Américains travaillent trop. (Prenez, par exemple, des emplois comme livreur de pizza de nuit ou toiletteur pour chiens, ou ces femmes qui tiennent des garderies de nuit pour les enfants des femmes d’affaires…sans mentionner les heures interminables que passent les spécialistes à réparer les dommages émotionnels et physiques causés par le surmenage, les blessures, les suicides, les divorces, les déchaînements meurtriers, la production de médicaments pour calmer les enfants…)
Quels emplois sont vraiment nécessaires, alors ? Eh bien, pour commencer, il y a beaucoup d’emplois dont la disparition serait, de l’avis général, un gain net pour l’humanité. Prenez par exemple les télévendeurs, les fabricants de véhicules utilitaire sport « allongés » ou, puisqu’on y est, les avocats d’entreprise. Nous pourrions aussi éliminer tout l’industrie de la publicité et des relations publiques, renvoyer tous les politiciens et leur personnel, éliminer quiconque est lié de près ou de loin avec des organisations de soins de santé intégrés (HMO), et nous serions encore très loin des fonctions sociales essentielles. L’élimination de la publicité réduirait aussi la production, le transport et la vente de produits superflus, puisque les gens trouveront toujours le moyen de se procurer les biens qu’ils veulent ou dont ils ont besoin. L’élimination des inégalités radicales signifierait que nous n’aurions plus besoin des services de la majorité des millions de personnes actuellement employées comme portiers, agents de sécurité privés, gardiens de pison ou membres de forces spéciales d’intervention, sans parler des militaires. Au-delà de cela, il faudrait faire des recherches. Les financiers, les assureurs et les courtiers en valeurs mobilières sont tous essentiellement des parasites, mais certaines fonctions dans ces secteurs peuvent être utiles et ne pourraient simplement être remplacées par des logiciels. L’un dans l’autre, si nous identifions le travail qui est vraiment nécessaire pour maintenir un niveau de vie confortable et écologiquement durable, et si nous redistribuons les heures, le programme Wobbly pourrait se révéler parfaitement réaliste. D’autant plus que ce n’est pas comme si quelqu’un allait être forcé d’arrêter de travailler après quatre heures qu’il le veuille ou non. Beaucoup de personnes aiment leur emploi, sûrement plus que de paresser toute la journée ( c’est pourquoi, dans les prisons, ils privent les détenus de leur droit du travail quand ils veulent les punir), et beaucoup plus encore l’aimeraient si on éliminait les humiliations continuelles et les jeux sadomasochistes qui découlent inévitablement de l’organisation hiérarchique. Il pourrait même se révéler que personne n’aurait à travailler plus qu’il ne le souhaite.

Remarque secondaire
Il est vrai que tout cela présuppose la réorganisation complète du travail, une sorte de scénario « après la révolution » qui, comme je l’ai mentionné, est un outil nécessaire ne serait-ce que pour commencer à réfléchir aux possibilités humaines, même si la révolution ne prendra jamais une telle forme apocalyptique. Cela soulève bien sûr la question : « qui effectuera le sale boulot ? », une question qui est toujours lancée aux anarchistes. Pierre Kropotkine a fait remarquer il y a longtemps que c’était un sophisme. Il n’y a pas de raison pour qu’il y ait de sales boulots. Si on divisait les tâches désagréables également, tous les scientifiques et ingénieurs de renom devraient aussi les effectuer ; et on pourrait alors s’attendre à ce que des cuisines autonettoyantes et des robots d’extraction du charbon soient conçus presque instantanément.

p.131 :
La démocratie
Le premier cycle du nouveau soulèvement mondial – ce que la presse persiste à appeler, ce qui est de plus en plus ridicule, le « mouvement anti-mondialisation »- a commencé avec les municipalités autonomes du Chiapas et a culminé avec les asambleas barreales de Buenos Aires et de villes partout en Argentine. Je ne peux pas raconter ici toute l’histoire, qui commence avec le rejet par les zapatistes de l’idée de prendre le pouvoir et leur tentative de créer un modèle d’auto-organisation démocratique qui inspirerait le reste du Mexique ; la création à leur initiative d’un réseau international (l’Action mondiale des peuples) qui a par la suite lancé des appels à des journées d’action contre l’Organisation mondiale du commerce (à Seattle) et le Fonds monétaire international (à Washington, Prague…) et ainsi de suite, et finalement, l’effondrement et le soulèvement populaire massif qui, encore une fois, a rejeté l’idée même qu’on puisse trouver une solution en remplaçant un groupe de politiciens par un autre. Le slogan du mouvement argentin, était, dès le début, que se vayan todos -« qu’ils partent tous ». Plutôt qu’un nouveau gouvernement, ils ont créé un vaste réseau d’institutions alternatives, à commencer par des assemblées populaires pour gouverner chaque quartier (la seule restriction de participation étant qu’on ne peut être à l’emploi d’un parti politique) ; l’occupation et la gestion par les travailleurs de centaines d’usines ; un système complexe de « troc » ; et un système monétaire alternatif ultramoderne pour les maintenir en opération- bref, une variation sans fin sur le thème de la démocratie directe.
Tout ceci s’est produit complètement en dehors de l’écran radar des grands médias, qui n’ont pas compris l’objectif des grandes mobilisations. L’organisation de ces actions se voulait être l’illustration vivante de ce à quoi ressemblerait un monde véritablement démocratique, des marionnettes géantes à l’organisation minutieuse de groupes d’affinité et de conseils de délibération, fonctionnant tous sans structure de leadership, et toujours fondés sur les principes de la démocratie directe basée sur le consensus. c’était la sorte d’organisation que la plupart des gens aurait écarté comme un projet chimérique si elle avait été proposé ; mais cela a fonctionné, et si efficacement que, dans une ville après l’autre, les services de police n’ont absolument pas su comment réagir.

p.139 :
La vraie raison derrière la réticence de la plupart des intellectuels à considérer un conseil villageois sulawesi ou tallensi comme « démocratique » - mis à part le simple racisme, le refus d’admettre que personne de ceux qui ont été massacrés par les Occidentaux en toute impunité n’était inférieur à Périclès- est que leurs membres ne votent pas. Or, il faut convenir qu’il s’agit là d’un fait intéressant. Pourquoi ne le font-ils pas ? Si nous admettons qu’un vote à main levée, ou en se rangeant d’un côté de la place ou de l’autre selon que l’on appuie une proposition ou s’y oppose, ne sont pas des méthodes si incroyablement sophistiquées qu’elles ne seraient jamais venues à quiconque avant que quelque esprit génial de l’Antiquité ne les « invente », pourquoi alors sont-elles si rarement utilisées ? Encore une fois, il semble que nous ayons là un exemple de rejet explicite. À maintes reprises, dans le monde entier, de l’Australie à la Sibérie, les communautés égalitaires ont préféré une variante ou l’autre du processus de consensus.
Pourquoi ?
J’aimerais propose l’explication suivante : il est beaucoup plus facile, dans une communauté où tout le monde se connaît, d’arriver à savoir ce que la plupart des membres de cette communauté souhaitent que de trouver comment convaincre ceux qui ne veulent pas suivre. La prise de décision par consensus est caractéristiques des sociétés où il n’y a aucun moyen de contraindre une minorité à accepter une décision de la majorité – soit parce qu’il n’y a pas d’État avec un monopole de la force coercitive, ou parce que l’État ne s’occupe pas des décisions d’ordre locale. S’il n’y a pas de moyen d’obliger ceux à qui la décision de la majorité ne convient pas à s’y plier, alors la dernière chose qu’on souhaite est de passer au vote : une compétition publique où quelqu’un sera nécessairement vu comme perdant. Voter est le moyen le plus sûr de garantir l’humiliation, le ressentiment, la haine ; en fin de compte, la destruction des communautés. Ce qui apparaît comme un processus complexe et ardu pour parvenir à un consensus est, en fait, un long processus visant à s’assurer que personne ne reste avec l’impression que ses opinions n’ont reçu aucune attention.


p.148 :
« Nous », que ce soit « l’Occident », le « monde moderne » ou quoi que ce soit d’autre, nous ne sommes pas aussi exceptionnels que nous le pensons ; nous ne sommes pas les seuls à avoir pratiqué la démocratie ; et qu’en fait, plutôt que de disséminer la démocratie autour du monde, les gouvernements « occidentaux » ont passé au moins autant de temps à s’ingérer dans la vie de gens qui la pratiquent depuis des milliers d’années et à leur dire, d’une façon ou d’une autre, d’y mettre fin.
Une des choses les plus encourageantes concernant ces nouveaux mouvements d’inspiration anarchiste est qu’ils proposent une nouvelle forme d’internationalisme. L’ancien internationalisme communiste avait de très beaux idéaux mais, en termes organisationnels tous allaient dans le même sens. C’est devenu une façon pour les régimes à l’extérieur de l’Europe et de ses colonies d’apprendre les styles d’organisations occidentaux : les structures du parti, les plénières les purges, les hiérarchies bureaucratiques, la police secrète…dans ce qu’on pourrait appeler la deuxième vague d’internationalisme ou, simplement, la mondialisation anarchiste, les formes d’organisation ont en grande partie évolué dans la direction opposée. Il ne s’agit pas seulement du processus de consensus : l’idée d’actions directes de masse non-violentes s’est d’abord développée en Afrique du Sud et en Inde ; le modèle de réseautage actuel a d’abord été proposé par les rebelles du Chiapas ; même la notion de groupe d’affinité vient d’Espagne et d’Amérique latine. Les fruits- et les techniques- de l’ethnographie pourraient être d’une immense utilité si les anthropologues arrivaient à surmonter leurs hésitations (même si elles sont compréhensibles) relatives à leur propre histoire coloniale parfois sordide, et s’ils en venaient à voir ce sur quoi ils sont assis non comme un secret coupable mais aujourd’hui comme un héritage commun de l’humanité.

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